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Sa force, celle que l'auditeur ne peut ignorer parce qu'il reçoit le coup en pleine figure, est d'allier à une technique musicale sans faille l'expression incandescente d'un message supramusical. La musique de Magma comporte des traces de choses déjà entendues, réminiscences de hard rock ou de free jazz, mais ces influences ont été remarquablement comprises et assimilées, et tellement fondues en une conception originale et totalement personnelle au groupe qu'elles n'apparaissent jamais comme les éléments d'un collage artificiel. Musique dont l'impact fait un peu oublier les raffinements techniques et la complexité réelle des arrangements, tant celui qui l'écoute se trouve submergé par l'agression sonore des cuivres, la rage d'une section rythmique très différente (Vander, batteur d'exception) des habituels monolithes binaires du rock, la diversité des couleurs sonores. Musique bâtie sur les contrastes, suspendue par instants, au hasard d'une introduction ou d'une baisse d'intensité, aux trilles solitaires d'une flûte et d'un piano, beauté esquissée pour être mieux déchiquetée, l'instant d'après, par un déferlement furieux. Par-dessus ces parties orchestrales minutieusement écrites, une voix à la tessiture très classique se perd dans de mystérieuses incantations, ballottée dans la tempête, sombrant parfois pour un temps, mais resurgissant toujours pour chanter, dans un langage inconnu où roulent les r, des rêves couleur de métal.
Magma ne laisse rien au hasard, dans sa soif d'efficacité totale, pas même au hasard de sa propre inspiration, puisque les solos sont bannis de sont art. L'étonnant est que cette musique entièrement écrite trouve dans le feu qui l'anime une forme bizarre de souplesse, presque la spontanéité d'une improvisation collective. Ce qu'elle n'est pas. On pense parfois (parce qu'il faut bien se raccrocher à quelque chose, vieux réflexe) aux Mothers, aux Soft Machine (avec qui Magma a en commun une extraordinaire capacité de digérer et de personnaliser totalement les influences les plus diverses, une rare intelligence de la musique), plus rarement à King Crimson (notamment dans sckxyss dont les riffs de cuivres rappellent ceux de 21st Century Schizoid Man), plus souvent à Kurt Weill semble avoir singulièrement déteint sur le groupe, mais bien vite le vertige, son vertige, reprend Magma et vient troubler cette ébauche de confort intellectuel. La musique de Magma est tout à fait inconfortable, qui vous plonge près de 2 heures durant dans l'inconnu d'un voyage halluciné, hagard. Agression des stridences, dérision des rythmes à trois temps, des roulements de tambour militaires. Inquiétude soudain ressentie d'entendre des " heil-li heil-lo" ou des "sieg heil" au milieu d'un morceau. Angoisse réelle quand Christian Vander quitte sa batterie pour hurler un discours qui n'est rien moins qu'inspiré de ceux d'Hitler (pour la "musique" en tout cas, car les paroles en sont incompréhensibles). Magma semble penser qu'on ne fait pas de bonne musique avec de beaux sentiments. On dira nécessairement (on le dit déjà) que le désir de pureté totale de Christian Vander frise le nazisme et que, déjà, un type avec une petite moustache avait tenté de tout "nettoyer" par le feu. Je ne sais pas, je ne connais pas Vander. On dira aussi que sa musique est extraordinairement prétentieuse. Je la connais, elle, et je crois plutôt qu'elle est extraordinairement ambitieuse. Je crois aussi qu'un peu d'ambition, c 'est le bon (seul) moyen de faire renaître une pop music française aujourd'hui quasi morte avant d'être née. Question de point de vue. De toute manière, attention avant d'avaler : la musique de Magma est pleine d'arêtes vives et passera moins bien dans les gosiers sensibles que celle du Pink Floyd.
Philippe Paringaux, dans Rock & Folk, n° 41 ( Juin 1970)
Rock et Folk 1969 , Philippe Paringaux
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